Éloge de l’inaction

L’inaction a pour le moins mauvaise presse. Caractéristique des indécis et des oisifs, elle apparaît dans une société de croissance, de gagnants et de réussite comme l’opposée du comportement rationnel et contemporain qui est de faire toujours davantage, de gravir toujours plus haut, d’amasser toujours plus. Pire, elle effraye. On lui associe le registre de la fatalité, voire de la défaite quand notre psyché moderne s’abreuve sans cesse au registre de l’affrontement (de l’homme contre les éléments et une nature sauvage et indomptée) ou encore du combat (face à l’adversité, à la maladie…).

Las, l’homme moderne est en voie de constater — ou on peut tout au moins l’espérer — les limites de son incessante agitation prométhéenne. Entouré par une myriade de gadgets clinquants, il cherche un sens à son existence, qui continue pourtant de lui échapper sans cesse. Les nuisibles et autres mauvaises herbes savamment éradiquées dans ses cultures à grands coups de pesticides finissent par lui survivre, tandis que canicules et autres tsunamis lui rappellent sa fragilité, condamné à s’adapter face à des éléments qu’il ne saurait maîtriser, n’en déplaise aux délires transhumanistes.

Face à ce constat, nombre de philosophes, poètes et autres contemplatifs ont fait l’éloge de l’inaction, d’une certaine résistance passive face à l’agitation stérile et contre-nature. Parmi eux, les taoïstes ont fait du non-agir wuwei l’une des notions centrales de leur enseignement, il y a déjà près de 2500 ans. Wuwei n’est ni paresse ni fatalité, encore moins un nihilisme. C’est au contraire détachement, non-violence, joie. Face à l’ego et à l’action égoïste qu’il s’agit de transcender, c’est l’apologie du désintéressement, de l’adéquation avec le Tao / la Nature plutôt qu’un vain combat contre lui.

Il en va ainsi du voilier pris dans une mer tumultueuse, qui devra utiliser habilement les courants pour avancer sans effort, plutôt que de chercher en vain à s’opposer aux éléments. L’eau, à la fois souple et puissante selon les conditions qui se présentent, est souvent utilisée comme métaphore de ce flux dans lequel le sage sait se glisser, telle une goutte dans le torrent. Il ne s’agit pas de conformisme mais d’un certain amoralisme aux accents libertaires, qui font que Lao-Tseu, le fondateur mythique du taoïsme et auteur du Tao-te-king, est souvent cité comme précurseur de la décroissance et de l’anarchie.

Face à l’occidental qui cherche vainement à subjuguer et maîtriser le monde, le sage taoïste se coule dans le flux naturel. Il cultive l’ici et le maintenant, sans calcul égoïste ou égocentrique. Cette célébration de l’éphémère et de la contemplation est également au cœur des haïkus, ces courts poèmes tout imprégnés de bouddhisme zen.

Le soleil matinal

traverse les saules

l’automne déjà

Seibi

Cette philosophie du non-agir a essaimé et notamment imprégné la pensée écologique. On pense singulièrement au mouvement de la permaculture, qui vise à travailler avec la nature (et non contre elle), pour obtenir un maximum de résultat par un minimum d’efforts. Exit donc les intrants chimiques et autres moyens de « dompter la nature » aussi énergivores que destructeurs pour les écosystèmes. Le permaculteur leur préfère l’observation attentive des cycles et interactions à l’œuvre, afin de les comprendre puis les utiliser d’une manière aussi écologique qu’efficiente. Cette approche globale ne se limite d’ailleurs pas au jardinage mais a des applications dans tous les aspects de la vie, avec toujours en son cœur le souci du respect de la Terre, des humains et l’idée d’un partage équitable.

En une époque de déconnexion grandissante du vivant, il s’agit de se relier à ce qui nous maintient en vie, sans accaparer une richesse naturelle qui ne nous appartient pas. Il ne s’agit de rien de moins qu’un nouvel axe de civilisation, apaisé et résilient. Sans doute l’un des seuls à même de permettre un rapport enfin apaisé au monde et aux autres. À l’image des sages taoïstes, peut-être constate-t-on peu à peu qu’il y a une vérité et une voie au-delà de l’agitation incessante et souvent stérile que nous impose la modernité. Et si le non-agir était l’agir de demain ?

« Paressons en toute chose, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. »

Citation de Lessing, reprise par Paul Lafargue dans Le droit à la paresse, 1880
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Un printemps peut en cacher un autre

Évoquez le printemps avec un québécois, et la discussion sera presque immanquablement empreinte d’une bonne dose d’espoir et d’ironie mêlés.

Il faut dire qu’après un hiver rigoureux et long, et il le fut particulièrement cette année, l’espoir mis dans un retour rapide des températures clémentes et de la végétation est toujours assez démesuré. Comme l’est invariablement la déception face à un hiver qui n’en finit pas d’achever, décochant ses ultimes flèches de glace et de givre bien après l’arrivée officielle d’un printemps aussi poussif qu’hésitant.

Nous en avons fait le test grandeur nature cette année, avec notamment un jardin transformé par endroits en mare aux canards, la fonte des neiges et les grosses averses se combinant pour créer un refuge à palmipèdes improvisé.

Le « second » printemps fut par contre lui bien en rendez-vous, se traduisant fin mai et début juin par une véritable explosion végétale d’une impressionnante prodigalité, à la mesure de l’attente suscitée.

Une vraie saison bis donc, comme l’ont bien compris les peuples autochtones dont le calendrier reflète souvent avec bien plus d’acuité les réalités locales.

Il en est ainsi chez les Atikamekw, nation autochtone de la vallée de la rivière Saint-Maurice, chez qui le « pré-printemps » Sikon, période de la fonte des neiges et temps des érables en mars/avril, précède Mirakamin, période du réveil de la nature et printemps proprement dit en mai/juin.

 Leur calendrier compte six saisons, tout comme celui des Crees de la Saskatchewan, pour qui Mikisewipesim, la lune des aigles, fait place à Niskipesim, la lune des oies.   

Le témoignage précieux d’un mode de vie au plus près des éléments et de la subtilité des cycles naturels, dont il ne tient qu’à nous de nous inspirer. La temporalité, mais aussi la toponymie ainsi que les traditions des autochtones sont encore, et c’est un leg inestimable, largement empreint d’une naturalité qui nous a largement échappé.

De par leur manière de faire corps avec la nature, sans se placer ni au-dessus ni contre elle, ces peuples sont un témoignage vivant et une source d’inspiration prodigieuse alors qu’il s’agit de faire face au défi de la destruction des écosystèmes et du dérèglement climatique.

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Décroissance personnelle

– « Mon travail, c’est ma vie. Mon travail me prend tout mon temps et occupe constamment mon esprit. Oui, mais c’est normal. Mon travail, c’est ma passion. Mon travail, c’est une vocation. Mon travail, c’est le métier que je voulais faire enfant.

– Salut, moi c’est Fatigue mentale.

– Qu’est-ce que tu fais là ? Mon travail, c’est ma passion. Alors qu’est-ce que tu fais là ? Je ne peux pas me plaindre, je viens de te le dire. Je fais le métier que je veux faire depuis que j’ai 6 ans. Je suis chanceuse. Alors, je me dois de le faire à la perfection.

– Coucou, Fatigue mentale m’a dit qu’on était super bien accueilli ici. Je me présente Burn-out ou Épuisement professionnel, appelle-moi comme tu veux.

– Pourquoi t’es là ? Si je ne fais pas mon métier à la perfection, qu’est-ce que les gens vont penser de moi ? Moi, je suis la fille première de classe, sage et responsable, donc qui suis-je si je ne fais pas parfaitement bien mon travail ?

– Salut, je suis l’Anxiété de performance, je savais bien que c’était la fête ici. Quoi tu ne travailles pas, ou ne penses pas au travail quand tu es en week-end en vacances ou quand tu es malade ? Mais cherche au moins à lire un guide de développement personnel t’apprenant à bien méditer pour augmenter ta productivité ou installe une application contrôlant ta productivité. Si tu ne travailles pas, tu es qui ? Personne !

– Si, je suis pas trop moche, pas trop idiote, anxieuse, avec un peu le sens de l’humour et performante. Je fais bien mon travail. Je n’ai pas eu mes diplômes dans un paquet surprise… Maurice ! Stop ! Tu pousses le bouchon un peu trop loin, Maurice1 ! Tu fais très bien ta2 job de Critique intérieur3 et en plus t’invites du monde. Tu me saoules ! Je suis bien plus forte que tu le dis, Maurice, je suis intelligente et j’ai le sens de l’humour. Je me sens anxieuse parfois, mais ça ne me définit pas, je suis capable d’être performante et perfectionnisme (et tant mieux, ce sont des qualités aussi), mais ça ne fait pas de moi qui je suis. Alors Maurice, je t’emm…

Là, je suis 3 semaines en vacances, je ne travaille pas, même si mon site web mérite d’être actualisé tout comme mon CV et que j’ai un article à finir d’écrire. Je vais dessiner, comme je dessinais enfant pour le plaisir et non pour m’améliorer encore et toujours. Je vais lire pour lire et principalement de la fiction et pas pour lire le plus possible et non des essais parce que toi, Maurice tu insinues qu’il faut s’instruire, toujours s’instruire et apprendre plus, pour ne pas être idiot en public. Je veux lire un essai seulement pour son sujet, pas pour une autre raison, tu m’entends Maurice ! Quand je vais reprendre le travail, tu vas probablement toquer à nouveau à la porte et peut-être même avec tes amis. Mais sache Maurice que ça ne va plus être aussi simple ! Je suis scientifique et sorcière Maurice ! N’est pas Morgane4 qui veut ! Enfant, j’ai terrassé la méduse, avec ses cheveux serpents et ses yeux qui changent en pierre, vivant au pied de mon lit grâce à mes pouvoirs magiques. Je suis Hubert Reeves sans barbe5 et fée-sorcière avec le petit peuple6 à mes côtés ! Ah ah, tu ne l’as pas vu venir ce côté de ma personnalité. Comme Agniezka, naïve et fragile, mais la seule à pouvoir combattre le Bois avec sa magie si particulière7, je vais te lancer un sort style “Val sans retour” 8, pour que tu tournes bourrique tout seul à ressasser. Te combattre ? Tu n’y penses pas, ça ne ferait pas une bonne histoire. Pourquoi ? Mais tu as un nom bien trop pourri pour cela, Maurice9 ! »

1- En concevant ce site, je suis tombée sur cet article qui parle du fameux syndrome de l’imposteur. La référence m’a parlé : je pense que les Français de ma génération se souviennent tous très bien de cette réplique de cette pub des années 1990. Maurice est donc devenu mon critique intérieur qui se transforme fréquemment en syndrome de l’imposteur, vous vous en doutez bien.

2- Je vis au Québec, donc job est féminin icitte.

3- Cette notion vient du livre « Imparfaits, libres et heureux, Pratiques de l’estime de soi » de Christophe André, livre très connu, mais que je viens de découvrir et qui est une énorme bouffée d’oxygène. Il explique même de ne pas s’infliger la double peine : avoir honte de ruminer. Mon Maurice est diabolique : il rumine de ruminer. Mais je l’ai démasqué !

4- Mes parents ont choisi mon prénom en référence à la Fée Morgane. “La plus humaine des fées” comme dirait ma maman. La moins lisse, ni gentille, ni mauvaise, juste humaine. Mon prénom fait clairement partie de qui je suis. Et dorénavant, je fais plus de place à Morgane qu’à Maurice.

5- Ce billet fait clairement suite à ce dernier d’où cette petite référence.

6- J’ai grandi dans cet imaginaire.

7- Au détour d’une librairie, la couverture d’un livre m’a fait de l’œil, la quatrième de couverture était vraiment bonne, la première page me donnait envie de lire la suite. Et je n’ai vraiment pas été déçue.

Déracinée de Naomi Novik

8- Morgane, faut pas l’embêter… ou la décevoir. Et elle est féministe avant l’heure.

9- Je m’excuse sincèrement auprès de tous les Maurice qui liront ce billet. Mais Maurice ne peut pas rivaliser avec les Arthur, Mordred, Yvain, Gauvain, Lancelot, Reine-Bois, Sauron ou même Voldemort de ce monde…

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Dialogue avec la renouée

Bonjour madame Renouée,

Vous permettez que je vous appelle comme ça ?  Parce que bon, Fallopia japonica c’est un peu long et précieux…. et je vous avoue qu’on trouve sur les forums de jardinage un certain nombre d’autres patronymes que la décence m’empêche d’utiliser.  Et puis si on se tutoyait ? Après tout tu as déjà pas mal pris tes quartiers dans mon jardin, alors à quoi bon feindre la distance… Car oui, ne le prends pas mal mais tu es ce qu’on appelle une invasive, ou envahissante. Bref, une fois installée tu prends franchement tes aises, au point de dominer rapidement la flore du coin et de poser dans certaines régions un vrai problème de biodiversité.  Pour couronner le tout, tu es sacrément, foutrement, difficile à éradiquer. Tu pousses très vite, et te multiplies par tes rhizomes et autres fragments, qu’on a dès lors tout intérêt à ne pas laisser traîner, et encore moins à composter.  La plaie ! Pas de doute tu fais fort : quelques investigations prouvent vite que la méthode magique pour t’envoyer ad patres n’existe pas (encore), et je te rassure tout de suite, invasive ou pas il est pour nous inconcevable d’employer la grosse artillerie chimique dans ce but. Plutôt de la renouée qu’un sol contaminé, sans compter les autres corollaires franchement négatifs des glyphosates et Cie, à vrai dire largement responsable de bien des maux actuels, à commencer par le déclin dramatique des populations d’abeilles.

Un massif de renouée en été et le même au début du printemps l’année suivante, les tiges de l’année précédente sont mortes et seuls les bourgeons sous-terrains ont survécu durant l’hiver.

On utilisera donc l’unique méthode actuellement éprouvée : couper systématiquement les nouvelles pousses, et bâcher le sol pour asphyxier la plante. Méthode à répéter sur plusieurs saisons et qui s’annonce fastidieuse, mais semble la seule à même de te contrôler sans faire n’importe quoi (outre le recours aux chèvres…!).

Après tout c’est aussi et surtout la faute de l’homme si tu te répands ainsi partout, il faut dire qu’on est assez fort pour diffuser moult espèces végétales ou animales avant de réfléchir aux conséquences. Un point pour toi donc. D’autant plus que, pour être vraiment honnête, tu n’es pas non plus le monstre vert que l’on caricature souvent. Tes propriétés gustatives et médicinales (comme anti-inflammatoire et diurétique notamment) sont ainsi depuis longtemps connues des cultures traditionnelles, et tu as même le mérite d’être une mellifère qui fleurit tardivement, plutôt un bon point pour les butineuses par les temps actuels…

Nouvelles pousses de renouée apparaissant au printemps.

En bref, on dirait qu’il va bien falloir qu’on apprenne à cohabiter, chère Renouée. On tâchera de te laisser un peu tranquille, mais tâche d’en faire de même, Ok ?

(Nous documenterons au fil du temps cette cohabitation.)

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L’An 01 de Gébé : et si l’utopie était encore fertile ?

Stupeur à l’Assemblée nationale, où une parole sensée et cohérente était récemment prononcée, bref moment de lucidité dans ce lieu surtout propice à l’aplaventrisme et au louvoiement. François Ruffin y a en effet fait sienne la devise popularisée par Gébé dans « L’An 01 » : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ». Une référence bienvenue à une œuvre effectivement d’une actualité sidérante, près de 50 ans après sa parution (1971).

Dessinateur emblématique ayant notamment officié au sein d’un Charlie Hebdo alors génialement inspiré, Gébé nous aura légué avec « L’An 01 » un vrai joyau d’utopie post-68, libertaire et joyeuse. Utopique et décomplexée, l’œuvre de Gébé l’est sans contredit et peut sous certains aspects paraître datée, voir naïve en cette époque plus propice aux dystopies grises et funestes. Mais dans son allégorie et sa poésie, « L’An 01 » représente aussi la croisée des chemins et les dilemmes d’il y a presque 50 ans, entre fable de la croissance illimitée et dénonciations des limites d’un modèle intenable, tant au niveau social qu’écologique, avec notamment « Les limites à la croissance » en 1972.

L’An 01 de Gébé, éditions L’Association

Le renouveau sociétal conté par Gébé n’est pas le fruit de la révolution d’une avant-garde éclairée ou d’une lutte idéologique exacerbée, mais avant tout celui d’un temps d’arrêt, au sens propre : « On arrête tout ». Un « stop » général concerté et libérateur, qui est surtout une grève de l’agitation, de la course frénétique et sans fin qui sont le cœur du système capitaliste. Dénigrés dans une logique de profit avant tout, ces moments d’arrêt, qu’on les nomme oisiveté, flânerie ou encore méditation sont pourtant des conditions absolument vitales pour l’émergence d’un autre monde. En offrant une déconnexion du business as usual et une fenêtre hors d’un horizon bouché, ils portent en eux un réel potentiel subversif. « Je pense qu’il n’est rien, pas même le crime, de plus opposé à la poésie, à la philosophie, voire à la vie elle-même, que cette incessante activité » énonçait déjà lucidement Thoreau dans « La vie sans principe ». À nous de savoir réapprendre à semer cette lenteur et une certaine poésie de l’existence qui nous manque tant.

Pour les protagonistes de « L’An 01 », cet abandon de la frénésie moderne ouvre, enfin, des possibles : « On réfléchit » : à l’alternative à un productivisme débilitant, à ce qui est précieux ou au contraire nuisible… En un mot au sens de nos existences, cet essentiel dont la société industrielle nous a spoliés en nous offrant comme seuls idéaux ses mythes toujours rabâchés : croissance, profit, consumérisme. Les étendards d’un progrès qu’on ne saurait refuser sans être taxé d’idéalisme, voire d’un dangereux passéisme. C’est une véritable hégémonie culturelle qu’il s’agit de déconstruire, celle qui a su célébrer l’individualisme, la compétition et l’adaptation au système marchand au point de nous les avoir rendus naturels, tombant sous le sens. Comme les personnages de « L’An 01 » on s’imagine volontiers visiter à l’avenir, mi-amusés mi-ahuris, le musée des babioles clinquantes et inutiles d’une humanité gadgétisée.

On comprend aussi avec Gébé une chose essentielle : le coup d’arrêt que devra nécessairement connaître ce monde qui se meurt, qu’on l’appelle décroissance, effondrement ou transition, devra avant tout être joyeux, volontaire, contagieux. Tout le contraire d’un chemin vers l’austérité, subi et résigné : celui-là même que les tenants du statu quo savent si bien caricaturer afin de couper court à tout débat. À l’image de « L’An 01 », notre route hors de la société industrielle en sera une de liberté et d’autonomie retrouvées. Pas de cette liberté à crédit qui prend aujourd’hui la forme d’un SUV dernier cri ou d’une croisière sur une ville flottante, mais bien d’un saut dans l’inconnu, hors du carcan rigide d’une logique mortifère. Pour reprendre les mots de Pablo Servigne dans « Une autre fin du monde est possible », il ne s’agit pas tant de survivre, au risque de recycler les travers de la société actuelle, que de vivre vraiment, pleinement.

Les périls auxquels nous faisons face sont certes nombreux et possiblement dévastateurs, plus encore qu’à l’époque de « L’An 01 ». Mais leur menace et le pas (de géant) de côté qu’ils doivent provoquer seront aussi l’occasion de se retrouver, en soi et collectivement, et de se réapproprier enfin nos destins et celui de notre maison commune. On ne saurait nier que les perspectives qui s’offrent à nous aujourd’hui sont pour le moins alarmantes, voire anxiogènes. Pour autant, en usant de créativité, d’imagination et d’une bonne dose de confiance lucide dans les changements positifs résultant de ces défis, le chemin à parcourir n’en sera pas un de souffrance et de privation. Comme en « L’An 01 », ce chemin, joyeux et enraciné, sera celui du retour à nous-mêmes, au sens des limites, de l’émerveillement et du commun que nous avons perdus en chemin et dont bien des maux de notre époque sont les symptômes. Les utopies sont précieuses dans ce sens, par leur pouvoir de suggestion et leur inventivité débridée, nous permettant non juste de rêver, mais surtout d’entreprendre de donner substance à nos rêves.

« … Et c’est pas triste » !

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Apprivoiser l’hiver

Plus qu’une simple saison, l’hiver est au Québec un véritable monde en soi. On se surprend chaque année à en oublier, au choix, les rigueurs, les atours aussi, comme la façon qu’il a de gommer les aspérités du paysage et de le remodeler.

Ce fut particulièrement vrai cette année, alors qu’un manteau neigeux proche des records historiques a recouvert nos abords familiers presque sans discontinuer depuis la fin novembre.

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L’hiver, de par son âpreté et la brièveté du jour, nous incite aussi à une certaine intériorité, à se ménager et ralentir. Notre rythme de vie moderne serait sans doute inspiré de se souvenir de cet appel à la lenteur, qui semble si loin dans la frénésie citadine de décembre.

Dans les bois, la vie se fait plus discrète mais l’observateur attentif est récompensé par le manège hivernal de quelques-uns de ses habitants : cris de sentinelle du geai bleu aux aguets, sentier emprunté par les cerfs de Virginie pour se déplacer dans l’épais manteau neigeux, et autres visiteurs fortuits trahis par leurs empreintes sur la neige fraîche.


Et maintenant
Allons contempler la neige
Jusqu’à tomber d’épuisement !
 
Bashõ

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Éditeurs indépendants : produire du sens — 1. Écosociété

Éditeurs indépendants : produire du sens

On l’a souvent annoncé comme bientôt dépassé, ringardisé par les nouvelles technologies, et pourtant le livre reste toujours et encore un outil indispensable à même de nous accompagner dans notre compréhension du monde. 

Bien sûr, le livre est aussi une industrie avec ses logiques de (sur)production, de modes éphémères et, souvent, d’ouvrages d’une qualité douteuse. Mais répondant à une logique d’offre et de demande, on ne voit finalement dans la production éditoriale qu’un reflet de notre époque, dans ses questionnements, ses obsessions et ses manies diverses. Combien de guides par et pour jeunes cadres bien de leurs temps censés donner les clés d’une croissance financière sans fin et autres collections vantant les bienfaits d’un certain développement personnel capitalo-compatible…

Le phénomène de concentration est lui aussi loin d’être étranger au monde de l’édition, une poignée de mastodontes se partageant la majeure partie de la production éditoriale, et occupant de fait un espace considérable sur les étals des libraires et dans les médias.

À l’opposé, on peut heureusement aussi compter sur une frange d’éditeurs qui, s’ils sont rarement les plus visibles en librairie, n’en sont pas moins de véritables pourvoyeurs de trésors imprimés. 

Nous explorerons ici, par l’entremise d’une série de billets, quelques éditeurs indépendants ayant en commun un catalogue de premier choix doublé d’une éthique aussi rare que précieuse dans le paysage littéraire contemporain. 

Écosociété

On retiendra aussi la collection « Résilience » qui propose de courts textes invitant à agir face aux crises actuelles.

Maison d’édition québécoise active depuis 1992, Écosociété (https://ecosociete.org/) trouve son origine dans « L’Institut pour une Écosociété », organisme à but non lucratif fondé par un « un groupe de militant.e.s convaincu.e.s qu’il était grand temps de rejoindre les gens pour défendre une société où l’écologie sociale serait une valeur cardinale » (https://ecosociete.org/savoirs).

Une origine militante qui, après plus de 25 ans, irrigue toujours résolument la ligne éditoriale de l’éditeur. De fait, les titres et auteurs proposés dans le vaste catalogue d’Écosociété sont un vivier tout à fait indispensable dans le paysage du livre au Québec, et plusieurs de leurs succès de librairie sont à mettre au crédit de la popularisation de thématiques tels que la permaculture ou les enjeux énergétiques contemporains.

La publication en 2008 de « Noir Canada » leur a d’ailleurs valu une mise en demeure des sociétés minières incriminées dans l’ouvrage, déclenchant un vaste mouvement de soutien international. Preuve s’il en fallait qu’un livre a toujours encore le pouvoir de déranger, surtout lorsqu’il ose s’attaquer aux sacro-saints intérêts financiers des puissants et à leur fonctionnement nébuleux.

Écosociété est aussi à l’origine de l’édition en français du « Manuel de Transition » de Rob Hopkins, ouvrage majeur et hautement recommandable qui est à l’origine du mouvement des villes en transition.

La collection « Retrouvailles » propose, quant à elle, des classiques, parfois oubliés ou épuisés, mais qui n’ont souvent rien perdus de leur aura. C’est par exemple le cas de « Une Société à refaire » ouvrage majeur de Murray Bookchin, précurseur de l’écosocialisme et de la décroissance.

Une thématique qui est aussi à l’honneur dans « Aux origines de la décroissance : 50 penseurs » ainsi que « Décroissance : vocabulaire pour une nouvelle ère », qui constituent de solides et féconds outils de compréhension des racines et du devenir d’une idée qui n’a pas fini de s’imposer face aux défis environnementaux et sociaux contemporains.

Une liste non exhaustive, mais qui illustre bien le potentiel transformateur de l’édition indépendante, qui, loin de se cantonner à une activité purement mercantile, sait dénoncer les travers de nos sociétés tout en proposant des alternatives réjouissantes. Sans omettre enfin le rôle crucial des librairies, notamment indépendantes, dont la tâche vitale est de faire cheminer et vivre ces textes et idées auprès des lecteurs. À nous de savoir nous saisir des pistes proposées, de débattre et d’agir.

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Redescendre sur terre

Démesure, productivité, « dépassement de soi », croissance exponentielle… Élevés au rang de mantras quasi intouchables, ces symptômes de l’époque nous feraient presque croire qu’il serait vain de chercher la moindre alternative.

Nombre de révolutions qu’on annonçait grandioses n’ont fait que déboucher sur de nouvelles impasses tandis que le terme d’« urgence » semble presque dépassé face à l’ampleur des dégâts occasionnés par un système à bout de souffle.

Et pourtant… Dans l’angle mort d’une pensée aseptisée et à la lisière des dogmes cyniques, tapis dans un limon fertile et millénaire, une infinité d’autrement réjouissants fleurissent imperturbablement. À l’heure du toujours plus (vite, loin, fort…), peut-être s’agit-il avant tout de « redescendre sur terre ».

Réapprendre à habiter le monde, sans passéisme, mais avec une bonne dose de confiance lucide en nos lendemains et dans le potentiel transformateur de notre quotidien. Nos jardins, nos bibliothèques, nos communautés, tout comme les branches noueuses d’un vieil arbre ou le vol d’une abeille portent déjà en eux un monde en devenir.

Il s’agira donc, ici, d’expérimenter humblement, relater nos diverses tentatives et inspirations. Face aux idées toutes faites et aux batailles idéologiques, se donner le luxe subversif du questionnement, de la flânerie et de l’autonomie.

« Another world is not only possible, she is on her way. Maybe many of us won’t be here to greet her, but on a quiet day, if I listen very carefully, I can hear her breathing. »

Arundhati Roy

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