Fiddler’s Green ou la magie dans le quotidien

Dans le folklore maritime du 19e siècle, “Fiddler’s Green” désignait un genre d’éden pour les marins au long cours, empli de danse et de musique (“fiddler” se traduit plus ou moins par “violoneux”)

C’est aussi le nom donné à une magnifique revue indépendante (ou zine) américaine, découverte par un beau hasard par l’auteur de ces lignes lors de pérégrinations numériques à la recherche d’ouvrages anarchistes. D’anarchie il en est, entre autres, question dans Fiddler’s Green, comme en témoigne le poétique autant qu’intrigant  sous-titre de la revue : “Art & Magic for Tea-Drinking Anarchists, Convivial Conjurors & Closeted Optimists”.

Tout un programme éditorial, où l’anarchisme reflète davantage le sous-texte libertaire du projet qu’un positionnement politique explicite. La thématique principale est ici en effet bien la “magie”, sous les diverses significations que ce terme peut receler. On pourrait de prime abord avoir quelques doutes face à cette approche ésotérique assumée, souvent synonyme d’ouvrages new age un peu douteux. Et pourtant, s’il est bien question de magie dans les pages de Fiddler’s Green, celle-ci sait aussi et surtout se faire populaire, terrienne. 

Clint Marsch, le touche-à-tout à l’origine du magazine, voit dans cette magie du quotidien une part fondamentale de l’expérience humaine, prégnante par exemple dans notre goût pour les mythes et le folklore.  “Magique” se définit selon le Larousse par ce “dont les effets sont extraordinaires, sortent du rationnel”. 

Inspiré , entre autres, des almanachs anciens, la qualité graphique de la revue est remarquable.

On ne saurait en effet mieux définir certaines émotions, certains hasards, lieux, instants fugaces ou souvenirs, qui, au-delà des définitions et de la réflexion, nous laissent sans mot. Autant de précieux moments poétiquement racontés au fil des pages de la revue, là un souvenir d’enfance, ici l’écho inattendu d’une oeuvre ou d’un hasard. On peut aussi trouver une certaine part de magie dans la pratique des rituels, qui, s’ils échappent à la froide logique, savent donner du sens et un certain surplus d’âme à nos existences modernes essentiellement matérialistes et souvent désincarnées. On ne saurait trop conseiller, comme le font si bien les auteurs et artistes présents dans les pages magnifiquement illustrées  de Fiddler’s Green, de ménager une part de magie dans nos vies. Celle-ci ne se cache souvent pas si loin, pour qui sait ouvrir les yeux, et conserver un certain regard d’enfant.

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Déconnexion – Episode 2 : Rechute

J’ai passé le mois d’octobre en me coupant de YouTube. Étonnamment, cela a été moins compliqué que je ne le pensais. J’ai joué à des jeux vidéos à la place (ce que je ne fais jamais) et surtout j’ai beaucoup plus lu. 

Comment gérer l’après, après ce mois de désintoxication ? Comme je le disais dans ce précédent billet, mon but n’est pas de ne plus jamais retourner sur YouTube, mais plus d’apprendre à utiliser YouTube à bon escient et ne pas me laisser contrôler par la plateforme. Il ne m’a pas fallu une à deux semaines pour retomber dans mes travers. J’allume YouTube et c’est fini, je suis hypnotisée, d’autant plus le soir, si je suis fatiguée. J’ai essayé de me mettre une limite de temps. Cela ne fonctionne pas. Lorsque la limite de temps est terminée, je me dis toujours que je peux regarder une autre vidéo et que ce sera la dernière, et c’est parti pour 20 dernières vidéos… Mon problème, ce sont les choix que l’algorithme me propose. C’est un piège. Je clique frénétiquement. Donc, autre solution, regarder uniquement les nouvelles vidéos des chaînes auxquelles je suis abonnée et garder un nombre restreint d’abonnements aux chaînes qui m’intéressent réellement. Ça ne marche pas, je finis toujours par retomber sur la page d’accueil de YouTube et par enchaîner les vidéos en perdant la notion du temps.

Le problème se pose quand j’ouvre la plateforme. Donc aux grands maux, les grands moyens, j’ai décidé de ne plus ouvrir YouTube en semaine. Je vais m’autoriser YouTube du samedi matin au dimanche soir 19h et on verra si cette méthode est efficace. À suivre…

Je suis convaincue des avantages des réseaux sociaux et des outils numériques à notre disposition, mais je n’aime pas toujours ce que la société en fait et les conséquences sur ma vie quotidienne. Je pense réellement qu’il est important d’apprendre à les utiliser et de savoir quand les utiliser ou ne pas les utiliser. À mon avis, c’est à chacun de trouver la formule qui lui convient le mieux. Si vous êtes comme moi, à vous poser des questions sur la place des réseaux sociaux et des écrans dans votre vie, je vous conseille vivement la lecture de ce livre : Cyberminimalisme de Karine Mauvilly.

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COP25 ou l’inertie d’un système

« Et ils sciaient les branches sur lesquelles ils étaient assis, tout en se criant leurs expériences l’un à l’autre pour scier plus efficacement. Et ils chutèrent dans les profondeurs. Et ceux qui les regardaient hochèrent la tête et continuèrent de scier vigoureusement. » 

B. Brecht

Ça en deviendrait presque répétitif : les COPs se suivent et se ressemblent, immanquablement. On tergiverse, on s’alarme mollement, on cherche comment concilier l’inconciliable, on accouche – dans la douleur mais avec force rhétorique volontariste – de pas grand-chose, on pense même déjà à aménager ce pas grand-chose, puis on se congratule et on retourne aux affaires, jusqu’à la prochaine fois. Les pôles peuvent bien continuer à surchauffer, les espèces disparaître et les catastrophes naturelles s’enchaîner,  l’inertie politique n’en finit pas de sauter aux yeux ad nauseam. La comédie  des bons leaders progressistes serinant avec moult trémolos un discours verdâtre vs les mauvais capitalistes a fait long feu : rien ne bouge, car rien ne doit bouger.

Marche pour le climat à Paris en 2018

Triste farce qui tient à la nature même du jeu de dupe offert par les supposés grands de ce monde, bien moins préoccupés par la (sur)vie dans un monde avec 2, 3, 4 degrés ou plus que par la pérennité du système économique dont ils restent coûte que coûte les zélés défenseurs. Ce qui compte avant tout, les détours linguistiques déployés en témoignent, c’est la croissance, inextinguible, infinie. On aménagera une bourse du carbone, on plantera quelques arbres pour faire bonne figure, mais rien ne doit sérieusement entraver la sainte marche de la croissance. Qu’importe les signaux d’alarme entendus depuis des décennies et la simple logique de l’impossibilité d’une croissance infinie, sans parler de sa soutenabilité. Après eux, le déluge.

Sauf à imaginer que l’incendie puisse être éteint par ceux-là mêmes qui en alimentent le foyer, il semble évident qu’il n’y a rien du tout à attendre de ces grands raouts du capitalisme repeint en vert.

Fatalisme donc ? Réalisme plutôt. À l’aube d’une décennie décisive,  il s’agit plus que jamais de se retrousser les manches et d’agir, individuellement et collectivement. Inventer, imaginer, refuser, construire, prendre des risques….

Car sous bien des aspects, c’est sans doute aussi un peu de notre confort qu’il va falloir apprendre à abandonner. À commencer par celui qui consistait à penser que d’autres, plus au courant, plus responsables, allaient résoudre la crise. Ils ne le feront pas, ils n’en ont même jamais vraiment eu l’intention. Plus que jamais, il est temps de prendre la mesure de notre force face à l’inertie d’une minorité nuisible. Que ce soit par nos modes de vie, de (non) consommation, nos refus, luttes sociales, etc.  Souhaitons-nous donc une nouvelle décennie qui voit fleurir les alternatives, résolues, inspirées  et joyeuses.

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Les larmes, ces bienfaitrices

Les larmes coulent et soulagent. Elles enlèvent le poids des émotions et de la fatigue qui n’avait pas pu s’exprimer autrement. Elles sont parfois incontrôlables et surviennent à des moments plus ou moins opportuns. 

Après une réunion éprouvante achevant une semaine de travail rythmée par les heures supplémentaires, on se cache dans les toilettes pour ravaler ses larmes en se disant que trop de fatigue a été accumulée et qu’il est temps de se reposer. Dans nos sociétés, les larmes sont rarement comprises en milieu professionnel. Après avoir fini un livre au milieu de la nuit, on recherche les bras de son conjoint pour pleurer de tout son saoul la mort d’un personnage auquel on s’était attaché. On maudit l’auteur d’avoir tué le chien du personnage puis le personnage lui-même après l’avoir malmené tout au long de l’histoire. Puis on se trouve stupide de pleurer la mort de personnages de fiction. Enfin, on se dit que l’on est humain et que cette salve de pleurs incontrôlables est probablement nécessaire. Le lendemain, on se réveille apaisée. On est juste désolée d’avoir réveillé son conjoint à minuit et demi alors qu’il a déjà des problèmes de sommeil. 

Mais on ne regrette pas ces pleurs. Ces larmes sont utiles. Que l’on soit homme ou femme, quelle que soit la cause des larmes, pleurer relâche les tensions et permet à des émotions que l’on aurait enfouies de s’exprimer, évitant souvent bien des problèmes par la suite (déprime voire dépression, colère refoulée…). À l’instar du roseau de la fable de La Fontaine, une personne émotive plie, mais rompt rarement. Or, paradoxalement, dans nos sociétés, les pleurs sont souvent vus comme un signe de faiblesse.

Je suis heureuse d’avoir appris le bienfait des larmes. Mais dans nos sociétés actuelles, je suis également heureuse d’avoir appris à les cacher en milieu professionnel et à les relâcher en privé.

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Évocations estivales

Alors que la rigueur pré-hivernale nous surprend chaque fois par sa précocité, et que nous guettons alors avec une certaine appréhension la dégringolade des températures, les jours d’été ont tôt fait de nous paraître déjà lointains. Mais tandis qu’un déjà vigoureux tapis neigeux vient s’installer et que les rayons solaires se font rares, il y a quelque chose de réconfortant dans l’immuable danse des saisons. Laquelle n’est jamais aussi évidente et précieuse que lorsqu’on a la chance de côtoyer arbres, oiseaux, insectes et autres témoins vivants de ce précieux cycle auquel nous appartenons, et dont la vie urbaine et notre agitation nous font facilement perdre la trace.

On peut voir dans cette danse une illustration des forces qui selon le taoïsme gouverne l’univers : Yin et Yang. Complémentaires plus qu’opposés, ces concepts au premier abord abstraits se révèlent pourtant d’une prégnance continuelle tout au long de notre existence : jeunesse et vieillesse, peine et joie, ignorance et sagesse… successions de cycles qui baignent nos vies et en font ressortir l’éclat.

Tel celui des tonalités exubérantes d’un parterre fleuri, peut-être jamais mieux ressenti qu’à l’aune d’un hiver long et rigoureux.

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