Dialogue avec la renouée

Bonjour madame Renouée,

Vous permettez que je vous appelle comme ça ?  Parce que bon, Fallopia japonica c’est un peu long et précieux…. et je vous avoue qu’on trouve sur les forums de jardinage un certain nombre d’autres patronymes que la décence m’empêche d’utiliser.  Et puis si on se tutoyait ? Après tout tu as déjà pas mal pris tes quartiers dans mon jardin, alors à quoi bon feindre la distance… Car oui, ne le prends pas mal mais tu es ce qu’on appelle une invasive, ou envahissante. Bref, une fois installée tu prends franchement tes aises, au point de dominer rapidement la flore du coin et de poser dans certaines régions un vrai problème de biodiversité.  Pour couronner le tout, tu es sacrément, foutrement, difficile à éradiquer. Tu pousses très vite, et te multiplies par tes rhizomes et autres fragments, qu’on a dès lors tout intérêt à ne pas laisser traîner, et encore moins à composter.  La plaie ! Pas de doute tu fais fort : quelques investigations prouvent vite que la méthode magique pour t’envoyer ad patres n’existe pas (encore), et je te rassure tout de suite, invasive ou pas il est pour nous inconcevable d’employer la grosse artillerie chimique dans ce but. Plutôt de la renouée qu’un sol contaminé, sans compter les autres corollaires franchement négatifs des glyphosates et Cie, à vrai dire largement responsable de bien des maux actuels, à commencer par le déclin dramatique des populations d’abeilles.

Un massif de renouée en été et le même au début du printemps l’année suivante, les tiges de l’année précédente sont mortes et seuls les bourgeons sous-terrains ont survécu durant l’hiver.

On utilisera donc l’unique méthode actuellement éprouvée : couper systématiquement les nouvelles pousses, et bâcher le sol pour asphyxier la plante. Méthode à répéter sur plusieurs saisons et qui s’annonce fastidieuse, mais semble la seule à même de te contrôler sans faire n’importe quoi (outre le recours aux chèvres…!).

Après tout c’est aussi et surtout la faute de l’homme si tu te répands ainsi partout, il faut dire qu’on est assez fort pour diffuser moult espèces végétales ou animales avant de réfléchir aux conséquences. Un point pour toi donc. D’autant plus que, pour être vraiment honnête, tu n’es pas non plus le monstre vert que l’on caricature souvent. Tes propriétés gustatives et médicinales (comme anti-inflammatoire et diurétique notamment) sont ainsi depuis longtemps connues des cultures traditionnelles, et tu as même le mérite d’être une mellifère qui fleurit tardivement, plutôt un bon point pour les butineuses par les temps actuels…

Nouvelles pousses de renouée apparaissant au printemps.

En bref, on dirait qu’il va bien falloir qu’on apprenne à cohabiter, chère Renouée. On tâchera de te laisser un peu tranquille, mais tâche d’en faire de même, Ok ?

(Nous documenterons au fil du temps cette cohabitation.)

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L’An 01 de Gébé : et si l’utopie était encore fertile ?

Stupeur à l’Assemblée nationale, où une parole sensée et cohérente était récemment prononcée, bref moment de lucidité dans ce lieu surtout propice à l’aplaventrisme et au louvoiement. François Ruffin y a en effet fait sienne la devise popularisée par Gébé dans « L’An 01 » : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ». Une référence bienvenue à une œuvre effectivement d’une actualité sidérante, près de 50 ans après sa parution (1971).

Dessinateur emblématique ayant notamment officié au sein d’un Charlie Hebdo alors génialement inspiré, Gébé nous aura légué avec « L’An 01 » un vrai joyau d’utopie post-68, libertaire et joyeuse. Utopique et décomplexée, l’œuvre de Gébé l’est sans contredit et peut sous certains aspects paraître datée, voir naïve en cette époque plus propice aux dystopies grises et funestes. Mais dans son allégorie et sa poésie, « L’An 01 » représente aussi la croisée des chemins et les dilemmes d’il y a presque 50 ans, entre fable de la croissance illimitée et dénonciations des limites d’un modèle intenable, tant au niveau social qu’écologique, avec notamment « Les limites à la croissance » en 1972.

L’An 01 de Gébé, éditions L’Association

Le renouveau sociétal conté par Gébé n’est pas le fruit de la révolution d’une avant-garde éclairée ou d’une lutte idéologique exacerbée, mais avant tout celui d’un temps d’arrêt, au sens propre : « On arrête tout ». Un « stop » général concerté et libérateur, qui est surtout une grève de l’agitation, de la course frénétique et sans fin qui sont le cœur du système capitaliste. Dénigrés dans une logique de profit avant tout, ces moments d’arrêt, qu’on les nomme oisiveté, flânerie ou encore méditation sont pourtant des conditions absolument vitales pour l’émergence d’un autre monde. En offrant une déconnexion du business as usual et une fenêtre hors d’un horizon bouché, ils portent en eux un réel potentiel subversif. « Je pense qu’il n’est rien, pas même le crime, de plus opposé à la poésie, à la philosophie, voire à la vie elle-même, que cette incessante activité » énonçait déjà lucidement Thoreau dans « La vie sans principe ». À nous de savoir réapprendre à semer cette lenteur et une certaine poésie de l’existence qui nous manque tant.

Pour les protagonistes de « L’An 01 », cet abandon de la frénésie moderne ouvre, enfin, des possibles : « On réfléchit » : à l’alternative à un productivisme débilitant, à ce qui est précieux ou au contraire nuisible… En un mot au sens de nos existences, cet essentiel dont la société industrielle nous a spoliés en nous offrant comme seuls idéaux ses mythes toujours rabâchés : croissance, profit, consumérisme. Les étendards d’un progrès qu’on ne saurait refuser sans être taxé d’idéalisme, voire d’un dangereux passéisme. C’est une véritable hégémonie culturelle qu’il s’agit de déconstruire, celle qui a su célébrer l’individualisme, la compétition et l’adaptation au système marchand au point de nous les avoir rendus naturels, tombant sous le sens. Comme les personnages de « L’An 01 » on s’imagine volontiers visiter à l’avenir, mi-amusés mi-ahuris, le musée des babioles clinquantes et inutiles d’une humanité gadgétisée.

On comprend aussi avec Gébé une chose essentielle : le coup d’arrêt que devra nécessairement connaître ce monde qui se meurt, qu’on l’appelle décroissance, effondrement ou transition, devra avant tout être joyeux, volontaire, contagieux. Tout le contraire d’un chemin vers l’austérité, subi et résigné : celui-là même que les tenants du statu quo savent si bien caricaturer afin de couper court à tout débat. À l’image de « L’An 01 », notre route hors de la société industrielle en sera une de liberté et d’autonomie retrouvées. Pas de cette liberté à crédit qui prend aujourd’hui la forme d’un SUV dernier cri ou d’une croisière sur une ville flottante, mais bien d’un saut dans l’inconnu, hors du carcan rigide d’une logique mortifère. Pour reprendre les mots de Pablo Servigne dans « Une autre fin du monde est possible », il ne s’agit pas tant de survivre, au risque de recycler les travers de la société actuelle, que de vivre vraiment, pleinement.

Les périls auxquels nous faisons face sont certes nombreux et possiblement dévastateurs, plus encore qu’à l’époque de « L’An 01 ». Mais leur menace et le pas (de géant) de côté qu’ils doivent provoquer seront aussi l’occasion de se retrouver, en soi et collectivement, et de se réapproprier enfin nos destins et celui de notre maison commune. On ne saurait nier que les perspectives qui s’offrent à nous aujourd’hui sont pour le moins alarmantes, voire anxiogènes. Pour autant, en usant de créativité, d’imagination et d’une bonne dose de confiance lucide dans les changements positifs résultant de ces défis, le chemin à parcourir n’en sera pas un de souffrance et de privation. Comme en « L’An 01 », ce chemin, joyeux et enraciné, sera celui du retour à nous-mêmes, au sens des limites, de l’émerveillement et du commun que nous avons perdus en chemin et dont bien des maux de notre époque sont les symptômes. Les utopies sont précieuses dans ce sens, par leur pouvoir de suggestion et leur inventivité débridée, nous permettant non juste de rêver, mais surtout d’entreprendre de donner substance à nos rêves.

« … Et c’est pas triste » !

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