Éloge de l’inaction

L’inaction a pour le moins mauvaise presse. Caractéristique des indécis et des oisifs, elle apparaît dans une société de croissance, de gagnants et de réussite comme l’opposée du comportement rationnel et contemporain qui est de faire toujours davantage, de gravir toujours plus haut, d’amasser toujours plus. Pire, elle effraye. On lui associe le registre de la fatalité, voire de la défaite quand notre psyché moderne s’abreuve sans cesse au registre de l’affrontement (de l’homme contre les éléments et une nature sauvage et indomptée) ou encore du combat (face à l’adversité, à la maladie…).

Las, l’homme moderne est en voie de constater — ou on peut tout au moins l’espérer — les limites de son incessante agitation prométhéenne. Entouré par une myriade de gadgets clinquants, il cherche un sens à son existence, qui continue pourtant de lui échapper sans cesse. Les nuisibles et autres mauvaises herbes savamment éradiquées dans ses cultures à grands coups de pesticides finissent par lui survivre, tandis que canicules et autres tsunamis lui rappellent sa fragilité, condamné à s’adapter face à des éléments qu’il ne saurait maîtriser, n’en déplaise aux délires transhumanistes.

Face à ce constat, nombre de philosophes, poètes et autres contemplatifs ont fait l’éloge de l’inaction, d’une certaine résistance passive face à l’agitation stérile et contre-nature. Parmi eux, les taoïstes ont fait du non-agir wuwei l’une des notions centrales de leur enseignement, il y a déjà près de 2500 ans. Wuwei n’est ni paresse ni fatalité, encore moins un nihilisme. C’est au contraire détachement, non-violence, joie. Face à l’ego et à l’action égoïste qu’il s’agit de transcender, c’est l’apologie du désintéressement, de l’adéquation avec le Tao / la Nature plutôt qu’un vain combat contre lui.

Il en va ainsi du voilier pris dans une mer tumultueuse, qui devra utiliser habilement les courants pour avancer sans effort, plutôt que de chercher en vain à s’opposer aux éléments. L’eau, à la fois souple et puissante selon les conditions qui se présentent, est souvent utilisée comme métaphore de ce flux dans lequel le sage sait se glisser, telle une goutte dans le torrent. Il ne s’agit pas de conformisme mais d’un certain amoralisme aux accents libertaires, qui font que Lao-Tseu, le fondateur mythique du taoïsme et auteur du Tao-te-king, est souvent cité comme précurseur de la décroissance et de l’anarchie.

Face à l’occidental qui cherche vainement à subjuguer et maîtriser le monde, le sage taoïste se coule dans le flux naturel. Il cultive l’ici et le maintenant, sans calcul égoïste ou égocentrique. Cette célébration de l’éphémère et de la contemplation est également au cœur des haïkus, ces courts poèmes tout imprégnés de bouddhisme zen.

Le soleil matinal

traverse les saules

l’automne déjà

Seibi

Cette philosophie du non-agir a essaimé et notamment imprégné la pensée écologique. On pense singulièrement au mouvement de la permaculture, qui vise à travailler avec la nature (et non contre elle), pour obtenir un maximum de résultat par un minimum d’efforts. Exit donc les intrants chimiques et autres moyens de « dompter la nature » aussi énergivores que destructeurs pour les écosystèmes. Le permaculteur leur préfère l’observation attentive des cycles et interactions à l’œuvre, afin de les comprendre puis les utiliser d’une manière aussi écologique qu’efficiente. Cette approche globale ne se limite d’ailleurs pas au jardinage mais a des applications dans tous les aspects de la vie, avec toujours en son cœur le souci du respect de la Terre, des humains et l’idée d’un partage équitable.

En une époque de déconnexion grandissante du vivant, il s’agit de se relier à ce qui nous maintient en vie, sans accaparer une richesse naturelle qui ne nous appartient pas. Il ne s’agit de rien de moins qu’un nouvel axe de civilisation, apaisé et résilient. Sans doute l’un des seuls à même de permettre un rapport enfin apaisé au monde et aux autres. À l’image des sages taoïstes, peut-être constate-t-on peu à peu qu’il y a une vérité et une voie au-delà de l’agitation incessante et souvent stérile que nous impose la modernité. Et si le non-agir était l’agir de demain ?

« Paressons en toute chose, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. »

Citation de Lessing, reprise par Paul Lafargue dans Le droit à la paresse, 1880
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