Cinq essais pour préparer demain dès aujourd’hui

Face à la morosité d’une actualité dont il peut être difficile de s’extirper, les contours d’une société future plus écologique et solidaire peuvent nous sembler encore plus flous qu’à l’accoutumé. Mais si le flot quotidien de nouvelles pour le moins moroses et le contexte anxiogène ne sont pas forcément les plus propices à imaginer l’après, on peut toujours trouver un certain réconfort dans les livres. Notamment dans les mots de celles et ceux qui, sans connaitre notre situation actuelle particulière, ont largement réfléchi aux tenants et aboutissants d’un monde qui, s’il peut parfois sembler lointain, ne demande qu’à jaillir des épreuves d’aujourd’hui.

Une autre fin du monde est possible, Pablo Servigne et al. (Seuil)

Quatre ans après la parution de “Comment tout peut s’effondrer”, précédent ouvrage de Servigne et Stevens, l’idée d’effondrement fait plus débat que jamais, portée notamment par une actualité pandémique et environnementale qui laisse peu de place à l’optimisme. La collapsologie, l’étude des fragilités multiples de notre civilisation industrielle, est ici mise au profit d’un questionnement plus large sur les implications morales, voire spirituelles d’un horizon effondré. Quelle place pour l’utopie ? Pour le sens du commun, du sacré ? Et comment vivre ce processus tumultueux plutôt que d’y survivre ? Les auteurs développent ici une « collapsosophie » de la résilience transdisciplinaire, parfois inattendue mais toujours judicieuse, qui a le mérite d’oser s’aventurer hors des sentiers battus.

Manuel de Transition, De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Rob Hopkins (Écosociété)

Né dans une petite bourgade de Grande-Bretagne il y a une quinzaine d’années, le mouvement des villes en transition a depuis essaimé dans plusieurs centaines de localités autour du monde. Prônant un mode de développement alternatif, ces villes s’appuient notamment sur la sobriété énergétique et la relocalisation de l’économie afin de tendre à l’autosuffisance. Présenté dans la collection guides pratiques d’Écosociété, ce passionnant “Manuel de Transition” expose les énormes défis auxquels feront bientôt face nos sociétés centralisés et énergivores, confrontés à la fois au pic pétrolier et aux changements climatiques. Les pistes de solution proposées encouragent à l’action locale et communautaire, par le développement d’une l’agriculture et de lieux de discussions et d’échanges à échelle humaine. Un guide précieux à l’heure des effondrements et bouleversements en tous genres initié par un système sans avenir.

Une société à refaire, Murray Bookchin (Écosociété)

Murray Bookchin était un penseur intransigeant et érudit, figure majeure de l’écologie radicale et de l’anarchisme aux États-Unis. Une société à refaire est en quelque sorte la synthèse de sa réflexion sur une relation Homme / Nature dépassant nos réflexes mortifères de domination et d’accaparement. Bookchin lie cette logique à celle de la domination de l’humain par son semblable au sein du système capitaliste, et se montre critique à la fois des solutions « mystiques » niant toute spécificité à l’homme, que des idées marxistes qui en dernier recours ne débouchent que sur une exploitation « socialiste » de la nature.

L’écosocialisme défendu dans sa réflexion est enraciné tant dans la critique radicale de l’idéologie de la croissance à tout-va, que dans une critique sociale à même de bouleverser les rapports de domination actuels et de poser les bases d’une société libertaire et égalitaire, réconcilié avec le monde vivant.

Décroissance, vocabulaire pour une nouvelle ère, Collectif (Écosociété)

Encore largement tournée en dérision il y a peu, l’idée de décroissance semble de plus en plus une piste de réflexion réaliste face aux destructions engendrés par le système capitaliste qui en est indissociable. De nombreux essais se penchent sur les tenants et aboutissants d’un monde débarrassé du dogme insensé de l’accumulation sans fin, parfois avec des divergences théoriques mais initiant toujours un indispensable débat.

Cet essai collectif est un véritable dictionnaire de la décroissance, passant en revue de manière concise le vocabulaire de ce mouvement, hors des balises de l’économisme et de sa pernicieuse novlangue. D’Anti-utilitarisme à Ubuntu en passant par Pic pétrolier, le champ lexical abordé ici est celui de l’autonomie, de la simplicité et de la soutenabilité. Autant de thématiques indispensables en vue de bâtir une société égalitaire et viable sur les plans écologiques, sociales et économiques.  

Ma vie dans les monts, Antoine Marcel (Arléa)

Se retirer « hors du monde », quitter les chemins balisés pour vivre au rythme des saisons, à la manière des lettrés de la Chine ancienne. C’est l’expérience que fait ici Antoine Marcel, retiré avec sa compagne dans un ancien moulin niché au cœur des montagnes du Massif central. Il y fait, en rupture avec l’agitation vorace de notre civilisation, l’expérience d’un quotidien plus lent et riche, mais pas exempt de mélancolie ni de pessimisme. À l’heure d’un anthropocène au relent d’apocalypse global, Ma vie dans les monts n’est pas une ode à une illusoire pureté originelle. C’est plutôt un retour à l’émerveillement, au silence et à la méditation que vallons et rivières savent enseigner à qui sait encore écouter.

Le parfait complément à tout réflexion sur le sens à donner à nos existences, au-delà des dogmes de l’individualisme et de la productivité.

Une liste non exhaustive mais qui ouvre à de passionnantes réflexions sur le sens et la direction à donner au monde qui vient. À se procurer évidemment auprès des librairies indépendantes

Retrouvez également un précédent billet ici sur l’indispensable éditeur indépendant Écosociété.

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Fiddler’s Green ou la magie dans le quotidien

Dans le folklore maritime du 19e siècle, “Fiddler’s Green” désignait un genre d’éden pour les marins au long cours, empli de danse et de musique (“fiddler” se traduit plus ou moins par “violoneux”)

C’est aussi le nom donné à une magnifique revue indépendante (ou zine) américaine, découverte par un beau hasard par l’auteur de ces lignes lors de pérégrinations numériques à la recherche d’ouvrages anarchistes. D’anarchie il en est, entre autres, question dans Fiddler’s Green, comme en témoigne le poétique autant qu’intrigant  sous-titre de la revue : “Art & Magic for Tea-Drinking Anarchists, Convivial Conjurors & Closeted Optimists”.

Tout un programme éditorial, où l’anarchisme reflète davantage le sous-texte libertaire du projet qu’un positionnement politique explicite. La thématique principale est ici en effet bien la “magie”, sous les diverses significations que ce terme peut receler. On pourrait de prime abord avoir quelques doutes face à cette approche ésotérique assumée, souvent synonyme d’ouvrages new age un peu douteux. Et pourtant, s’il est bien question de magie dans les pages de Fiddler’s Green, celle-ci sait aussi et surtout se faire populaire, terrienne. 

Clint Marsch, le touche-à-tout à l’origine du magazine, voit dans cette magie du quotidien une part fondamentale de l’expérience humaine, prégnante par exemple dans notre goût pour les mythes et le folklore.  “Magique” se définit selon le Larousse par ce “dont les effets sont extraordinaires, sortent du rationnel”. 

Inspiré , entre autres, des almanachs anciens, la qualité graphique de la revue est remarquable.

On ne saurait en effet mieux définir certaines émotions, certains hasards, lieux, instants fugaces ou souvenirs, qui, au-delà des définitions et de la réflexion, nous laissent sans mot. Autant de précieux moments poétiquement racontés au fil des pages de la revue, là un souvenir d’enfance, ici l’écho inattendu d’une oeuvre ou d’un hasard. On peut aussi trouver une certaine part de magie dans la pratique des rituels, qui, s’ils échappent à la froide logique, savent donner du sens et un certain surplus d’âme à nos existences modernes essentiellement matérialistes et souvent désincarnées. On ne saurait trop conseiller, comme le font si bien les auteurs et artistes présents dans les pages magnifiquement illustrées  de Fiddler’s Green, de ménager une part de magie dans nos vies. Celle-ci ne se cache souvent pas si loin, pour qui sait ouvrir les yeux, et conserver un certain regard d’enfant.

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L’An 01 de Gébé : et si l’utopie était encore fertile ?

Stupeur à l’Assemblée nationale, où une parole sensée et cohérente était récemment prononcée, bref moment de lucidité dans ce lieu surtout propice à l’aplaventrisme et au louvoiement. François Ruffin y a en effet fait sienne la devise popularisée par Gébé dans « L’An 01 » : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ». Une référence bienvenue à une œuvre effectivement d’une actualité sidérante, près de 50 ans après sa parution (1971).

Dessinateur emblématique ayant notamment officié au sein d’un Charlie Hebdo alors génialement inspiré, Gébé nous aura légué avec « L’An 01 » un vrai joyau d’utopie post-68, libertaire et joyeuse. Utopique et décomplexée, l’œuvre de Gébé l’est sans contredit et peut sous certains aspects paraître datée, voir naïve en cette époque plus propice aux dystopies grises et funestes. Mais dans son allégorie et sa poésie, « L’An 01 » représente aussi la croisée des chemins et les dilemmes d’il y a presque 50 ans, entre fable de la croissance illimitée et dénonciations des limites d’un modèle intenable, tant au niveau social qu’écologique, avec notamment « Les limites à la croissance » en 1972.

L’An 01 de Gébé, éditions L’Association

Le renouveau sociétal conté par Gébé n’est pas le fruit de la révolution d’une avant-garde éclairée ou d’une lutte idéologique exacerbée, mais avant tout celui d’un temps d’arrêt, au sens propre : « On arrête tout ». Un « stop » général concerté et libérateur, qui est surtout une grève de l’agitation, de la course frénétique et sans fin qui sont le cœur du système capitaliste. Dénigrés dans une logique de profit avant tout, ces moments d’arrêt, qu’on les nomme oisiveté, flânerie ou encore méditation sont pourtant des conditions absolument vitales pour l’émergence d’un autre monde. En offrant une déconnexion du business as usual et une fenêtre hors d’un horizon bouché, ils portent en eux un réel potentiel subversif. « Je pense qu’il n’est rien, pas même le crime, de plus opposé à la poésie, à la philosophie, voire à la vie elle-même, que cette incessante activité » énonçait déjà lucidement Thoreau dans « La vie sans principe ». À nous de savoir réapprendre à semer cette lenteur et une certaine poésie de l’existence qui nous manque tant.

Pour les protagonistes de « L’An 01 », cet abandon de la frénésie moderne ouvre, enfin, des possibles : « On réfléchit » : à l’alternative à un productivisme débilitant, à ce qui est précieux ou au contraire nuisible… En un mot au sens de nos existences, cet essentiel dont la société industrielle nous a spoliés en nous offrant comme seuls idéaux ses mythes toujours rabâchés : croissance, profit, consumérisme. Les étendards d’un progrès qu’on ne saurait refuser sans être taxé d’idéalisme, voire d’un dangereux passéisme. C’est une véritable hégémonie culturelle qu’il s’agit de déconstruire, celle qui a su célébrer l’individualisme, la compétition et l’adaptation au système marchand au point de nous les avoir rendus naturels, tombant sous le sens. Comme les personnages de « L’An 01 » on s’imagine volontiers visiter à l’avenir, mi-amusés mi-ahuris, le musée des babioles clinquantes et inutiles d’une humanité gadgétisée.

On comprend aussi avec Gébé une chose essentielle : le coup d’arrêt que devra nécessairement connaître ce monde qui se meurt, qu’on l’appelle décroissance, effondrement ou transition, devra avant tout être joyeux, volontaire, contagieux. Tout le contraire d’un chemin vers l’austérité, subi et résigné : celui-là même que les tenants du statu quo savent si bien caricaturer afin de couper court à tout débat. À l’image de « L’An 01 », notre route hors de la société industrielle en sera une de liberté et d’autonomie retrouvées. Pas de cette liberté à crédit qui prend aujourd’hui la forme d’un SUV dernier cri ou d’une croisière sur une ville flottante, mais bien d’un saut dans l’inconnu, hors du carcan rigide d’une logique mortifère. Pour reprendre les mots de Pablo Servigne dans « Une autre fin du monde est possible », il ne s’agit pas tant de survivre, au risque de recycler les travers de la société actuelle, que de vivre vraiment, pleinement.

Les périls auxquels nous faisons face sont certes nombreux et possiblement dévastateurs, plus encore qu’à l’époque de « L’An 01 ». Mais leur menace et le pas (de géant) de côté qu’ils doivent provoquer seront aussi l’occasion de se retrouver, en soi et collectivement, et de se réapproprier enfin nos destins et celui de notre maison commune. On ne saurait nier que les perspectives qui s’offrent à nous aujourd’hui sont pour le moins alarmantes, voire anxiogènes. Pour autant, en usant de créativité, d’imagination et d’une bonne dose de confiance lucide dans les changements positifs résultant de ces défis, le chemin à parcourir n’en sera pas un de souffrance et de privation. Comme en « L’An 01 », ce chemin, joyeux et enraciné, sera celui du retour à nous-mêmes, au sens des limites, de l’émerveillement et du commun que nous avons perdus en chemin et dont bien des maux de notre époque sont les symptômes. Les utopies sont précieuses dans ce sens, par leur pouvoir de suggestion et leur inventivité débridée, nous permettant non juste de rêver, mais surtout d’entreprendre de donner substance à nos rêves.

« … Et c’est pas triste » !

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Éditeurs indépendants : produire du sens — 1. Écosociété

Éditeurs indépendants : produire du sens

On l’a souvent annoncé comme bientôt dépassé, ringardisé par les nouvelles technologies, et pourtant le livre reste toujours et encore un outil indispensable à même de nous accompagner dans notre compréhension du monde. 

Bien sûr, le livre est aussi une industrie avec ses logiques de (sur)production, de modes éphémères et, souvent, d’ouvrages d’une qualité douteuse. Mais répondant à une logique d’offre et de demande, on ne voit finalement dans la production éditoriale qu’un reflet de notre époque, dans ses questionnements, ses obsessions et ses manies diverses. Combien de guides par et pour jeunes cadres bien de leurs temps censés donner les clés d’une croissance financière sans fin et autres collections vantant les bienfaits d’un certain développement personnel capitalo-compatible…

Le phénomène de concentration est lui aussi loin d’être étranger au monde de l’édition, une poignée de mastodontes se partageant la majeure partie de la production éditoriale, et occupant de fait un espace considérable sur les étals des libraires et dans les médias.

À l’opposé, on peut heureusement aussi compter sur une frange d’éditeurs qui, s’ils sont rarement les plus visibles en librairie, n’en sont pas moins de véritables pourvoyeurs de trésors imprimés. 

Nous explorerons ici, par l’entremise d’une série de billets, quelques éditeurs indépendants ayant en commun un catalogue de premier choix doublé d’une éthique aussi rare que précieuse dans le paysage littéraire contemporain. 

Écosociété

On retiendra aussi la collection « Résilience » qui propose de courts textes invitant à agir face aux crises actuelles.

Maison d’édition québécoise active depuis 1992, Écosociété (https://ecosociete.org/) trouve son origine dans « L’Institut pour une Écosociété », organisme à but non lucratif fondé par un « un groupe de militant.e.s convaincu.e.s qu’il était grand temps de rejoindre les gens pour défendre une société où l’écologie sociale serait une valeur cardinale » (https://ecosociete.org/savoirs).

Une origine militante qui, après plus de 25 ans, irrigue toujours résolument la ligne éditoriale de l’éditeur. De fait, les titres et auteurs proposés dans le vaste catalogue d’Écosociété sont un vivier tout à fait indispensable dans le paysage du livre au Québec, et plusieurs de leurs succès de librairie sont à mettre au crédit de la popularisation de thématiques tels que la permaculture ou les enjeux énergétiques contemporains.

La publication en 2008 de « Noir Canada » leur a d’ailleurs valu une mise en demeure des sociétés minières incriminées dans l’ouvrage, déclenchant un vaste mouvement de soutien international. Preuve s’il en fallait qu’un livre a toujours encore le pouvoir de déranger, surtout lorsqu’il ose s’attaquer aux sacro-saints intérêts financiers des puissants et à leur fonctionnement nébuleux.

Écosociété est aussi à l’origine de l’édition en français du « Manuel de Transition » de Rob Hopkins, ouvrage majeur et hautement recommandable qui est à l’origine du mouvement des villes en transition.

La collection « Retrouvailles » propose, quant à elle, des classiques, parfois oubliés ou épuisés, mais qui n’ont souvent rien perdus de leur aura. C’est par exemple le cas de « Une Société à refaire » ouvrage majeur de Murray Bookchin, précurseur de l’écosocialisme et de la décroissance.

Une thématique qui est aussi à l’honneur dans « Aux origines de la décroissance : 50 penseurs » ainsi que « Décroissance : vocabulaire pour une nouvelle ère », qui constituent de solides et féconds outils de compréhension des racines et du devenir d’une idée qui n’a pas fini de s’imposer face aux défis environnementaux et sociaux contemporains.

Une liste non exhaustive, mais qui illustre bien le potentiel transformateur de l’édition indépendante, qui, loin de se cantonner à une activité purement mercantile, sait dénoncer les travers de nos sociétés tout en proposant des alternatives réjouissantes. Sans omettre enfin le rôle crucial des librairies, notamment indépendantes, dont la tâche vitale est de faire cheminer et vivre ces textes et idées auprès des lecteurs. À nous de savoir nous saisir des pistes proposées, de débattre et d’agir.

*19.04.2020 : on retrouve également Écosociété dans ce nouveau billet.

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