COP25 ou l’inertie d’un système

« Et ils sciaient les branches sur lesquelles ils étaient assis, tout en se criant leurs expériences l’un à l’autre pour scier plus efficacement. Et ils chutèrent dans les profondeurs. Et ceux qui les regardaient hochèrent la tête et continuèrent de scier vigoureusement. » 

B. Brecht

Ça en deviendrait presque répétitif : les COPs se suivent et se ressemblent, immanquablement. On tergiverse, on s’alarme mollement, on cherche comment concilier l’inconciliable, on accouche – dans la douleur mais avec force rhétorique volontariste – de pas grand-chose, on pense même déjà à aménager ce pas grand-chose, puis on se congratule et on retourne aux affaires, jusqu’à la prochaine fois. Les pôles peuvent bien continuer à surchauffer, les espèces disparaître et les catastrophes naturelles s’enchaîner,  l’inertie politique n’en finit pas de sauter aux yeux ad nauseam. La comédie  des bons leaders progressistes serinant avec moult trémolos un discours verdâtre vs les mauvais capitalistes a fait long feu : rien ne bouge, car rien ne doit bouger.

Marche pour le climat à Paris en 2018

Triste farce qui tient à la nature même du jeu de dupe offert par les supposés grands de ce monde, bien moins préoccupés par la (sur)vie dans un monde avec 2, 3, 4 degrés ou plus que par la pérennité du système économique dont ils restent coûte que coûte les zélés défenseurs. Ce qui compte avant tout, les détours linguistiques déployés en témoignent, c’est la croissance, inextinguible, infinie. On aménagera une bourse du carbone, on plantera quelques arbres pour faire bonne figure, mais rien ne doit sérieusement entraver la sainte marche de la croissance. Qu’importe les signaux d’alarme entendus depuis des décennies et la simple logique de l’impossibilité d’une croissance infinie, sans parler de sa soutenabilité. Après eux, le déluge.

Sauf à imaginer que l’incendie puisse être éteint par ceux-là mêmes qui en alimentent le foyer, il semble évident qu’il n’y a rien du tout à attendre de ces grands raouts du capitalisme repeint en vert.

Fatalisme donc ? Réalisme plutôt. À l’aube d’une décennie décisive,  il s’agit plus que jamais de se retrousser les manches et d’agir, individuellement et collectivement. Inventer, imaginer, refuser, construire, prendre des risques….

Car sous bien des aspects, c’est sans doute aussi un peu de notre confort qu’il va falloir apprendre à abandonner. À commencer par celui qui consistait à penser que d’autres, plus au courant, plus responsables, allaient résoudre la crise. Ils ne le feront pas, ils n’en ont même jamais vraiment eu l’intention. Plus que jamais, il est temps de prendre la mesure de notre force face à l’inertie d’une minorité nuisible. Que ce soit par nos modes de vie, de (non) consommation, nos refus, luttes sociales, etc.  Souhaitons-nous donc une nouvelle décennie qui voit fleurir les alternatives, résolues, inspirées  et joyeuses.

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Les larmes, ces bienfaitrices

Les larmes coulent et soulagent. Elles enlèvent le poids des émotions et de la fatigue qui n’avait pas pu s’exprimer autrement. Elles sont parfois incontrôlables et surviennent à des moments plus ou moins opportuns. 

Après une réunion éprouvante achevant une semaine de travail rythmée par les heures supplémentaires, on se cache dans les toilettes pour ravaler ses larmes en se disant que trop de fatigue a été accumulée et qu’il est temps de se reposer. Dans nos sociétés, les larmes sont rarement comprises en milieu professionnel. Après avoir fini un livre au milieu de la nuit, on recherche les bras de son conjoint pour pleurer de tout son saoul la mort d’un personnage auquel on s’était attaché. On maudit l’auteur d’avoir tué le chien du personnage puis le personnage lui-même après l’avoir malmené tout au long de l’histoire. Puis on se trouve stupide de pleurer la mort de personnages de fiction. Enfin, on se dit que l’on est humain et que cette salve de pleurs incontrôlables est probablement nécessaire. Le lendemain, on se réveille apaisée. On est juste désolée d’avoir réveillé son conjoint à minuit et demi alors qu’il a déjà des problèmes de sommeil. 

Mais on ne regrette pas ces pleurs. Ces larmes sont utiles. Que l’on soit homme ou femme, quelle que soit la cause des larmes, pleurer relâche les tensions et permet à des émotions que l’on aurait enfouies de s’exprimer, évitant souvent bien des problèmes par la suite (déprime voire dépression, colère refoulée…). À l’instar du roseau de la fable de La Fontaine, une personne émotive plie, mais rompt rarement. Or, paradoxalement, dans nos sociétés, les pleurs sont souvent vus comme un signe de faiblesse.

Je suis heureuse d’avoir appris le bienfait des larmes. Mais dans nos sociétés actuelles, je suis également heureuse d’avoir appris à les cacher en milieu professionnel et à les relâcher en privé.

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Le 27 septembre et au-delà: être le lobby de la planète

Entre le 20 et le 27 septembre dernier, nous avons été quelques millions, sur tous les continents, à prendre part à un mouvement historique.  Sous l’impulsion des “grèves pour le climat”, nombre de jeunes, d’étudiants, de salariés ou de retraités ont marché pour exiger des actions radicales contre la crise climatique et plus largement, pour un changement de cap face aux périls écologiques exacerbés de notre époque.

Nous pouvons témoigner de la précieuse et joyeuse contagion bénéfique de ce mouvement inédit. Des foules records se sont rassemblées à Montréal, Québec et jusqu’à Istanbul ou Wellington, quand l’État n’a pas fait un usage aussi disproportionné que décomplexé de la force comme ce fut le cas à Paris. Cette mobilisation est historique de par son ampleur, et sans doute inédite dans sa forme. Tranchant résolument avec l’atmosphère d’éco-anxiété qui accompagne de façon bien compréhensible la multitude des signaux d’alertes lancés par la science, elle fut l’occasion d’un bain de jouvence et d’énergie plus que bienvenue, découvrant peu à peu sa cohérence et sa force. Alors que l’ère numérique nous annonce des êtres humains de plus en plus isolés, atomisés et réduits à des consommateurs passifs, ce mouvement fut l’illustration parfaite d’une autre voie, rassembleuse et solidaire au-delà de l’humain. Car étaient aussi représentées les voix des rivières, fleuves, monts, paysages, oiseaux et autres non humains qui méritent d’être défendues non par ce qu’ils ont à nous apporter, mais pour ce qu’ils sont.

Il s’agit d’un changement de paradigme majeur, le cœur des revendications ne concernant plus simplement un partage différent ou un aménagement de nos conditions d’existence, mais bien un véritable renversement dans notre rapport au monde et à ses équilibres vitaux, si durement touchés par une activité et une logique humaine devenue insensées. Qu’on ne s’y trompe pas, ce renversement représente une opposition majeure et frontale face au croissancisme et à l’accumulation aveugles qui font le ciment du statu quo politique actuel. Et il annonce bien d’autres combats multiformes, collectifs autant qu’individuels, dont on ne peut que souhaiter l’éclosion sous de multiples formes : grève, désobéissance, zads, boycott, mais aussi bouleversements philosophiques, spirituels, pratiques, alimentaires…

On trouvera et trouve déjà en face la litanie désormais connue du cynisme, du mépris et autres tentatives de division et de récupération. A nous d’y opposer notre inventivité, notre résolution, nos solidarités et nos expérimentations joyeuses.

Photo AL
Photo Pascal Huot

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Éloge de l’inaction

L’inaction a pour le moins mauvaise presse. Caractéristique des indécis et des oisifs, elle apparaît dans une société de croissance, de gagnants et de réussite comme l’opposée du comportement rationnel et contemporain qui est de faire toujours davantage, de gravir toujours plus haut, d’amasser toujours plus. Pire, elle effraye. On lui associe le registre de la fatalité, voire de la défaite quand notre psyché moderne s’abreuve sans cesse au registre de l’affrontement (de l’homme contre les éléments et une nature sauvage et indomptée) ou encore du combat (face à l’adversité, à la maladie…).

Las, l’homme moderne est en voie de constater — ou on peut tout au moins l’espérer — les limites de son incessante agitation prométhéenne. Entouré par une myriade de gadgets clinquants, il cherche un sens à son existence, qui continue pourtant de lui échapper sans cesse. Les nuisibles et autres mauvaises herbes savamment éradiquées dans ses cultures à grands coups de pesticides finissent par lui survivre, tandis que canicules et autres tsunamis lui rappellent sa fragilité, condamné à s’adapter face à des éléments qu’il ne saurait maîtriser, n’en déplaise aux délires transhumanistes.

Face à ce constat, nombre de philosophes, poètes et autres contemplatifs ont fait l’éloge de l’inaction, d’une certaine résistance passive face à l’agitation stérile et contre-nature. Parmi eux, les taoïstes ont fait du non-agir wuwei l’une des notions centrales de leur enseignement, il y a déjà près de 2500 ans. Wuwei n’est ni paresse ni fatalité, encore moins un nihilisme. C’est au contraire détachement, non-violence, joie. Face à l’ego et à l’action égoïste qu’il s’agit de transcender, c’est l’apologie du désintéressement, de l’adéquation avec le Tao / la Nature plutôt qu’un vain combat contre lui.

Il en va ainsi du voilier pris dans une mer tumultueuse, qui devra utiliser habilement les courants pour avancer sans effort, plutôt que de chercher en vain à s’opposer aux éléments. L’eau, à la fois souple et puissante selon les conditions qui se présentent, est souvent utilisée comme métaphore de ce flux dans lequel le sage sait se glisser, telle une goutte dans le torrent. Il ne s’agit pas de conformisme mais d’un certain amoralisme aux accents libertaires, qui font que Lao-Tseu, le fondateur mythique du taoïsme et auteur du Tao-te-king, est souvent cité comme précurseur de la décroissance et de l’anarchie.

Face à l’occidental qui cherche vainement à subjuguer et maîtriser le monde, le sage taoïste se coule dans le flux naturel. Il cultive l’ici et le maintenant, sans calcul égoïste ou égocentrique. Cette célébration de l’éphémère et de la contemplation est également au cœur des haïkus, ces courts poèmes tout imprégnés de bouddhisme zen.

Le soleil matinal

traverse les saules

l’automne déjà

Seibi

Cette philosophie du non-agir a essaimé et notamment imprégné la pensée écologique. On pense singulièrement au mouvement de la permaculture, qui vise à travailler avec la nature (et non contre elle), pour obtenir un maximum de résultat par un minimum d’efforts. Exit donc les intrants chimiques et autres moyens de « dompter la nature » aussi énergivores que destructeurs pour les écosystèmes. Le permaculteur leur préfère l’observation attentive des cycles et interactions à l’œuvre, afin de les comprendre puis les utiliser d’une manière aussi écologique qu’efficiente. Cette approche globale ne se limite d’ailleurs pas au jardinage mais a des applications dans tous les aspects de la vie, avec toujours en son cœur le souci du respect de la Terre, des humains et l’idée d’un partage équitable.

En une époque de déconnexion grandissante du vivant, il s’agit de se relier à ce qui nous maintient en vie, sans accaparer une richesse naturelle qui ne nous appartient pas. Il ne s’agit de rien de moins qu’un nouvel axe de civilisation, apaisé et résilient. Sans doute l’un des seuls à même de permettre un rapport enfin apaisé au monde et aux autres. À l’image des sages taoïstes, peut-être constate-t-on peu à peu qu’il y a une vérité et une voie au-delà de l’agitation incessante et souvent stérile que nous impose la modernité. Et si le non-agir était l’agir de demain ?

« Paressons en toute chose, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. »

Citation de Lessing, reprise par Paul Lafargue dans Le droit à la paresse, 1880
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Décroissance personnelle

– « Mon travail, c’est ma vie. Mon travail me prend tout mon temps et occupe constamment mon esprit. Oui, mais c’est normal. Mon travail, c’est ma passion. Mon travail, c’est une vocation. Mon travail, c’est le métier que je voulais faire enfant.

– Salut, moi c’est Fatigue mentale.

– Qu’est-ce que tu fais là ? Mon travail, c’est ma passion. Alors qu’est-ce que tu fais là ? Je ne peux pas me plaindre, je viens de te le dire. Je fais le métier que je veux faire depuis que j’ai 6 ans. Je suis chanceuse. Alors, je me dois de le faire à la perfection.

– Coucou, Fatigue mentale m’a dit qu’on était super bien accueilli ici. Je me présente Burn-out ou Épuisement professionnel, appelle-moi comme tu veux.

– Pourquoi t’es là ? Si je ne fais pas mon métier à la perfection, qu’est-ce que les gens vont penser de moi ? Moi, je suis la fille première de classe, sage et responsable, donc qui suis-je si je ne fais pas parfaitement bien mon travail ?

– Salut, je suis l’Anxiété de performance, je savais bien que c’était la fête ici. Quoi tu ne travailles pas, ou ne penses pas au travail quand tu es en week-end en vacances ou quand tu es malade ? Mais cherche au moins à lire un guide de développement personnel t’apprenant à bien méditer pour augmenter ta productivité ou installe une application contrôlant ta productivité. Si tu ne travailles pas, tu es qui ? Personne !

– Si, je suis pas trop moche, pas trop idiote, anxieuse, avec un peu le sens de l’humour et performante. Je fais bien mon travail. Je n’ai pas eu mes diplômes dans un paquet surprise… Maurice ! Stop ! Tu pousses le bouchon un peu trop loin, Maurice1 ! Tu fais très bien ta2 job de Critique intérieur3 et en plus t’invites du monde. Tu me saoules ! Je suis bien plus forte que tu le dis, Maurice, je suis intelligente et j’ai le sens de l’humour. Je me sens anxieuse parfois, mais ça ne me définit pas, je suis capable d’être performante et perfectionnisme (et tant mieux, ce sont des qualités aussi), mais ça ne fait pas de moi qui je suis. Alors Maurice, je t’emm…

Là, je suis 3 semaines en vacances, je ne travaille pas, même si mon site web mérite d’être actualisé tout comme mon CV et que j’ai un article à finir d’écrire. Je vais dessiner, comme je dessinais enfant pour le plaisir et non pour m’améliorer encore et toujours. Je vais lire pour lire et principalement de la fiction et pas pour lire le plus possible et non des essais parce que toi, Maurice tu insinues qu’il faut s’instruire, toujours s’instruire et apprendre plus, pour ne pas être idiot en public. Je veux lire un essai seulement pour son sujet, pas pour une autre raison, tu m’entends Maurice ! Quand je vais reprendre le travail, tu vas probablement toquer à nouveau à la porte et peut-être même avec tes amis. Mais sache Maurice que ça ne va plus être aussi simple ! Je suis scientifique et sorcière Maurice ! N’est pas Morgane4 qui veut ! Enfant, j’ai terrassé la méduse, avec ses cheveux serpents et ses yeux qui changent en pierre, vivant au pied de mon lit grâce à mes pouvoirs magiques. Je suis Hubert Reeves sans barbe5 et fée-sorcière avec le petit peuple6 à mes côtés ! Ah ah, tu ne l’as pas vu venir ce côté de ma personnalité. Comme Agniezka, naïve et fragile, mais la seule à pouvoir combattre le Bois avec sa magie si particulière7, je vais te lancer un sort style “Val sans retour” 8, pour que tu tournes bourrique tout seul à ressasser. Te combattre ? Tu n’y penses pas, ça ne ferait pas une bonne histoire. Pourquoi ? Mais tu as un nom bien trop pourri pour cela, Maurice9 ! »

1- En concevant ce site, je suis tombée sur cet article qui parle du fameux syndrome de l’imposteur. La référence m’a parlé : je pense que les Français de ma génération se souviennent tous très bien de cette réplique de cette pub des années 1990. Maurice est donc devenu mon critique intérieur qui se transforme fréquemment en syndrome de l’imposteur, vous vous en doutez bien.

2- Je vis au Québec, donc job est féminin icitte.

3- Cette notion vient du livre « Imparfaits, libres et heureux, Pratiques de l’estime de soi » de Christophe André, livre très connu, mais que je viens de découvrir et qui est une énorme bouffée d’oxygène. Il explique même de ne pas s’infliger la double peine : avoir honte de ruminer. Mon Maurice est diabolique : il rumine de ruminer. Mais je l’ai démasqué !

4- Mes parents ont choisi mon prénom en référence à la Fée Morgane. “La plus humaine des fées” comme dirait ma maman. La moins lisse, ni gentille, ni mauvaise, juste humaine. Mon prénom fait clairement partie de qui je suis. Et dorénavant, je fais plus de place à Morgane qu’à Maurice.

5- Ce billet fait clairement suite à ce dernier d’où cette petite référence.

6- J’ai grandi dans cet imaginaire.

7- Au détour d’une librairie, la couverture d’un livre m’a fait de l’œil, la quatrième de couverture était vraiment bonne, la première page me donnait envie de lire la suite. Et je n’ai vraiment pas été déçue.

Déracinée de Naomi Novik

8- Morgane, faut pas l’embêter… ou la décevoir. Et elle est féministe avant l’heure.

9- Je m’excuse sincèrement auprès de tous les Maurice qui liront ce billet. Mais Maurice ne peut pas rivaliser avec les Arthur, Mordred, Yvain, Gauvain, Lancelot, Reine-Bois, Sauron ou même Voldemort de ce monde…

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