L’An 01 de Gébé : et si l’utopie était encore fertile ?

Stupeur à l’Assemblée nationale, où une parole sensée et cohérente était récemment prononcée, bref moment de lucidité dans ce lieu surtout propice à l’aplaventrisme et au louvoiement. François Ruffin y a en effet fait sienne la devise popularisée par Gébé dans « L’An 01 » : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ». Une référence bienvenue à une œuvre effectivement d’une actualité sidérante, près de 50 ans après sa parution (1971).

Dessinateur emblématique ayant notamment officié au sein d’un Charlie Hebdo alors génialement inspiré, Gébé nous aura légué avec « L’An 01 » un vrai joyau d’utopie post-68, libertaire et joyeuse. Utopique et décomplexée, l’œuvre de Gébé l’est sans contredit et peut sous certains aspects paraître datée, voir naïve en cette époque plus propice aux dystopies grises et funestes. Mais dans son allégorie et sa poésie, « L’An 01 » représente aussi la croisée des chemins et les dilemmes d’il y a presque 50 ans, entre fable de la croissance illimitée et dénonciations des limites d’un modèle intenable, tant au niveau social qu’écologique, avec notamment « Les limites à la croissance » en 1972.

L’An 01 de Gébé, éditions L’Association

Le renouveau sociétal conté par Gébé n’est pas le fruit de la révolution d’une avant-garde éclairée ou d’une lutte idéologique exacerbée, mais avant tout celui d’un temps d’arrêt, au sens propre : « On arrête tout ». Un « stop » général concerté et libérateur, qui est surtout une grève de l’agitation, de la course frénétique et sans fin qui sont le cœur du système capitaliste. Dénigrés dans une logique de profit avant tout, ces moments d’arrêt, qu’on les nomme oisiveté, flânerie ou encore méditation sont pourtant des conditions absolument vitales pour l’émergence d’un autre monde. En offrant une déconnexion du business as usual et une fenêtre hors d’un horizon bouché, ils portent en eux un réel potentiel subversif. « Je pense qu’il n’est rien, pas même le crime, de plus opposé à la poésie, à la philosophie, voire à la vie elle-même, que cette incessante activité » énonçait déjà lucidement Thoreau dans « La vie sans principe ». À nous de savoir réapprendre à semer cette lenteur et une certaine poésie de l’existence qui nous manque tant.

Pour les protagonistes de « L’An 01 », cet abandon de la frénésie moderne ouvre, enfin, des possibles : « On réfléchit » : à l’alternative à un productivisme débilitant, à ce qui est précieux ou au contraire nuisible… En un mot au sens de nos existences, cet essentiel dont la société industrielle nous a spoliés en nous offrant comme seuls idéaux ses mythes toujours rabâchés : croissance, profit, consumérisme. Les étendards d’un progrès qu’on ne saurait refuser sans être taxé d’idéalisme, voire d’un dangereux passéisme. C’est une véritable hégémonie culturelle qu’il s’agit de déconstruire, celle qui a su célébrer l’individualisme, la compétition et l’adaptation au système marchand au point de nous les avoir rendus naturels, tombant sous le sens. Comme les personnages de « L’An 01 » on s’imagine volontiers visiter à l’avenir, mi-amusés mi-ahuris, le musée des babioles clinquantes et inutiles d’une humanité gadgétisée.

On comprend aussi avec Gébé une chose essentielle : le coup d’arrêt que devra nécessairement connaître ce monde qui se meurt, qu’on l’appelle décroissance, effondrement ou transition, devra avant tout être joyeux, volontaire, contagieux. Tout le contraire d’un chemin vers l’austérité, subi et résigné : celui-là même que les tenants du statu quo savent si bien caricaturer afin de couper court à tout débat. À l’image de « L’An 01 », notre route hors de la société industrielle en sera une de liberté et d’autonomie retrouvées. Pas de cette liberté à crédit qui prend aujourd’hui la forme d’un SUV dernier cri ou d’une croisière sur une ville flottante, mais bien d’un saut dans l’inconnu, hors du carcan rigide d’une logique mortifère. Pour reprendre les mots de Pablo Servigne dans « Une autre fin du monde est possible », il ne s’agit pas tant de survivre, au risque de recycler les travers de la société actuelle, que de vivre vraiment, pleinement.

Les périls auxquels nous faisons face sont certes nombreux et possiblement dévastateurs, plus encore qu’à l’époque de « L’An 01 ». Mais leur menace et le pas (de géant) de côté qu’ils doivent provoquer seront aussi l’occasion de se retrouver, en soi et collectivement, et de se réapproprier enfin nos destins et celui de notre maison commune. On ne saurait nier que les perspectives qui s’offrent à nous aujourd’hui sont pour le moins alarmantes, voire anxiogènes. Pour autant, en usant de créativité, d’imagination et d’une bonne dose de confiance lucide dans les changements positifs résultant de ces défis, le chemin à parcourir n’en sera pas un de souffrance et de privation. Comme en « L’An 01 », ce chemin, joyeux et enraciné, sera celui du retour à nous-mêmes, au sens des limites, de l’émerveillement et du commun que nous avons perdus en chemin et dont bien des maux de notre époque sont les symptômes. Les utopies sont précieuses dans ce sens, par leur pouvoir de suggestion et leur inventivité débridée, nous permettant non juste de rêver, mais surtout d’entreprendre de donner substance à nos rêves.

« … Et c’est pas triste » !

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Apprivoiser l’hiver

Plus qu’une simple saison, l’hiver est au Québec un véritable monde en soi. On se surprend chaque année à en oublier, au choix, les rigueurs, les atours aussi, comme la façon qu’il a de gommer les aspérités du paysage et de le remodeler.

Ce fut particulièrement vrai cette année, alors qu’un manteau neigeux proche des records historiques a recouvert nos abords familiers presque sans discontinuer depuis la fin novembre.

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L’hiver, de par son âpreté et la brièveté du jour, nous incite aussi à une certaine intériorité, à se ménager et ralentir. Notre rythme de vie moderne serait sans doute inspiré de se souvenir de cet appel à la lenteur, qui semble si loin dans la frénésie citadine de décembre.

Dans les bois, la vie se fait plus discrète mais l’observateur attentif est récompensé par le manège hivernal de quelques-uns de ses habitants : cris de sentinelle du geai bleu aux aguets, sentier emprunté par les cerfs de Virginie pour se déplacer dans l’épais manteau neigeux, et autres visiteurs fortuits trahis par leurs empreintes sur la neige fraîche.


Et maintenant
Allons contempler la neige
Jusqu’à tomber d’épuisement !
 
Bashõ

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Éditeurs indépendants : produire du sens — 1. Écosociété

Éditeurs indépendants : produire du sens

On l’a souvent annoncé comme bientôt dépassé, ringardisé par les nouvelles technologies, et pourtant le livre reste toujours et encore un outil indispensable à même de nous accompagner dans notre compréhension du monde. 

Bien sûr, le livre est aussi une industrie avec ses logiques de (sur)production, de modes éphémères et, souvent, d’ouvrages d’une qualité douteuse. Mais répondant à une logique d’offre et de demande, on ne voit finalement dans la production éditoriale qu’un reflet de notre époque, dans ses questionnements, ses obsessions et ses manies diverses. Combien de guides par et pour jeunes cadres bien de leurs temps censés donner les clés d’une croissance financière sans fin et autres collections vantant les bienfaits d’un certain développement personnel capitalo-compatible…

Le phénomène de concentration est lui aussi loin d’être étranger au monde de l’édition, une poignée de mastodontes se partageant la majeure partie de la production éditoriale, et occupant de fait un espace considérable sur les étals des libraires et dans les médias.

À l’opposé, on peut heureusement aussi compter sur une frange d’éditeurs qui, s’ils sont rarement les plus visibles en librairie, n’en sont pas moins de véritables pourvoyeurs de trésors imprimés. 

Nous explorerons ici, par l’entremise d’une série de billets, quelques éditeurs indépendants ayant en commun un catalogue de premier choix doublé d’une éthique aussi rare que précieuse dans le paysage littéraire contemporain. 

Écosociété

On retiendra aussi la collection « Résilience » qui propose de courts textes invitant à agir face aux crises actuelles.

Maison d’édition québécoise active depuis 1992, Écosociété (https://ecosociete.org/) trouve son origine dans « L’Institut pour une Écosociété », organisme à but non lucratif fondé par un « un groupe de militant.e.s convaincu.e.s qu’il était grand temps de rejoindre les gens pour défendre une société où l’écologie sociale serait une valeur cardinale » (https://ecosociete.org/savoirs).

Une origine militante qui, après plus de 25 ans, irrigue toujours résolument la ligne éditoriale de l’éditeur. De fait, les titres et auteurs proposés dans le vaste catalogue d’Écosociété sont un vivier tout à fait indispensable dans le paysage du livre au Québec, et plusieurs de leurs succès de librairie sont à mettre au crédit de la popularisation de thématiques tels que la permaculture ou les enjeux énergétiques contemporains.

La publication en 2008 de « Noir Canada » leur a d’ailleurs valu une mise en demeure des sociétés minières incriminées dans l’ouvrage, déclenchant un vaste mouvement de soutien international. Preuve s’il en fallait qu’un livre a toujours encore le pouvoir de déranger, surtout lorsqu’il ose s’attaquer aux sacro-saints intérêts financiers des puissants et à leur fonctionnement nébuleux.

Écosociété est aussi à l’origine de l’édition en français du « Manuel de Transition » de Rob Hopkins, ouvrage majeur et hautement recommandable qui est à l’origine du mouvement des villes en transition.

La collection « Retrouvailles » propose, quant à elle, des classiques, parfois oubliés ou épuisés, mais qui n’ont souvent rien perdus de leur aura. C’est par exemple le cas de « Une Société à refaire » ouvrage majeur de Murray Bookchin, précurseur de l’écosocialisme et de la décroissance.

Une thématique qui est aussi à l’honneur dans « Aux origines de la décroissance : 50 penseurs » ainsi que « Décroissance : vocabulaire pour une nouvelle ère », qui constituent de solides et féconds outils de compréhension des racines et du devenir d’une idée qui n’a pas fini de s’imposer face aux défis environnementaux et sociaux contemporains.

Une liste non exhaustive, mais qui illustre bien le potentiel transformateur de l’édition indépendante, qui, loin de se cantonner à une activité purement mercantile, sait dénoncer les travers de nos sociétés tout en proposant des alternatives réjouissantes. Sans omettre enfin le rôle crucial des librairies, notamment indépendantes, dont la tâche vitale est de faire cheminer et vivre ces textes et idées auprès des lecteurs. À nous de savoir nous saisir des pistes proposées, de débattre et d’agir.

*19.04.2020 : on retrouve également Écosociété dans ce nouveau billet.

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Redescendre sur terre

Démesure, productivité, « dépassement de soi », croissance exponentielle… Élevés au rang de mantras quasi intouchables, ces symptômes de l’époque nous feraient presque croire qu’il serait vain de chercher la moindre alternative.

Nombre de révolutions qu’on annonçait grandioses n’ont fait que déboucher sur de nouvelles impasses tandis que le terme d’« urgence » semble presque dépassé face à l’ampleur des dégâts occasionnés par un système à bout de souffle.

Et pourtant… Dans l’angle mort d’une pensée aseptisée et à la lisière des dogmes cyniques, tapis dans un limon fertile et millénaire, une infinité d’autrement réjouissants fleurissent imperturbablement. À l’heure du toujours plus (vite, loin, fort…), peut-être s’agit-il avant tout de « redescendre sur terre ».

Réapprendre à habiter le monde, sans passéisme, mais avec une bonne dose de confiance lucide en nos lendemains et dans le potentiel transformateur de notre quotidien. Nos jardins, nos bibliothèques, nos communautés, tout comme les branches noueuses d’un vieil arbre ou le vol d’une abeille portent déjà en eux un monde en devenir.

Il s’agira donc, ici, d’expérimenter humblement, relater nos diverses tentatives et inspirations. Face aux idées toutes faites et aux batailles idéologiques, se donner le luxe subversif du questionnement, de la flânerie et de l’autonomie.

« Another world is not only possible, she is on her way. Maybe many of us won’t be here to greet her, but on a quiet day, if I listen very carefully, I can hear her breathing. »

Arundhati Roy

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