Péril jaune

C’est dans l’air, indéniablement.

On le devine à la mine défaite de l’amateur de gazon, confronté à la menace jusque sur le pas de sa porte. Dans ses coups d’œil inquiets sur ses précieuses plates-bandes, ses recherches fiévreuses d’un remède à la terreur botanique : le péril jaune frappe, encore.

Film d’horreur pour amoureux de gazon

Grignotant sans relâche les espaces et mettant à mal la doctrine pelousesque la plus élémentaire, le pissenlit revient, avec une précision machiavélique , réduire à néant des siècles de progrès civilisationnel. Face au fléau, hors de question de baisser les bras : l’homme civilisé ruse, innove, arrache, asperge… l’énième épisode de la juste lutte de l’homme contre l’anarchie inquiétante d’une nature qu’il n’a de cesse de chercher à dompter. Le gazon de l’homme moderne sera verdoyant, uniforme, étincelant et morne, comme celui de son voisin et comme celui du voisin de son voisin. Il en va d’un certain ordre moral. Le pré carré verdoyant comme métaphore de la vacuité d’une époque.

Et s’il en était autrement ? Comme souvent, on découvre lorsqu’on se penche un peu sur cette fameuse terreur jaune, quelle n’est pas exempt de qualités, loin de là ! Ce bucolique annonciateur des beaux jours en regorge même, utilisé depuis longtemps de bien des façons pour des usages aussi bien alimentaires que médicaux. La pharmacopèe traditionelle comme les médecines chinoise ou ayurvédique en ont d’ailleurs fait grand usage. On lui prête notamment la vertu de rétablir les déséquilibres énergétiques en facilitant l’élimination des toxines par l’urine, et de protéger le foie. Au niveau alimentaire, le pissenlit a aussi plus d’un tour dans son sac, et on trouve une étonnante variété de préparation faisant appel à toutes les parties de la plante : salade, boutons marinés, vin ou gelé, café de racine etc.

En fait, nos ancêtres étaient jusqu’au 19ème siècle souvent plus enclins à faire de la place au pissenlit (et autres plantes comestibles ou médicinales) que l’inverse. Un retournement radical par rapport aux pratiques modernes, assez illustratif d’une certaine mentalité contemporaine…

Les raisons de laisser une fois pour toute tranquille cet humble envahisseur ne manquent assurément pas. Sans compter que nombre de butineurs vous en seront plus que reconnaissants, ce qui n’est guère un luxe dans le contexte actuel.

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